Partager l'article ! Antoine Watteau et Cythère: Ayant publié un article consacré au tableau "les deux cousines" de Watteau, j'ai reçu ce commentaire de Richa ...
Le Pèlerinage à l’île de Cythère (1717) - huile sur toile (194 x 129)
Paris - Musée du Louvre - Aile Sully - Deuxième étage - Salle 36
A l’été 1712, Antoine Watteau (1684-1721) est agréé à l’Académie de Peinture et de Sculpture de Paris, celle-là même qui avait été mise sur pied lors de la régence d’Anne d’Autriche, en 1648, sous la protection de Mazarin et que le peintre Jacques-Louis David n’aura de cesse de faire dissoudre en 1793. (A la Restauration, elle fut remplacée par l’Académie des Beaux-Arts et, en définitive, appelée Institut de France).
L’Académie donc lui demande de présenter une oeuvre de réception qui, exceptionnellement, et à l’inverse de ce qui se passait auparavant, ne sera entachée d’aucune “censure” quant au choix du sujet.
Le 28 août 1717, à la suite de maints rappels à l’ordre et, par parenthèses, deux mois après l’expiration du dernier délai qui lui avait été signifié, Watteau présente finalement ce qui constituera un de ses chefs-d’oeuvre. Dans le registre de l’Académie, le tableau entre sous le titre Le Pelerinage à l’isle de citere. Par la suite, biffé à même ce document officiel, il devint Une feste galante.
A l’époque de Watteau, le thème du pèlerinage à Cythère est très en vogue. Et le peintre, précisément, en début de carrière, l’exploita à plusieurs reprises. (Rappelons que Cythère, au sud-est du Péloponnèse, fait partie des îles grecques de la Mer Égée sur laquelle, selon la mythologie, Aphrodite aurait abordé, née de l’écume des flots. Elle offre en outre la réputation symbolique d’être l’île des plaisirs amoureux).
Très en vogue, mentionnais-je, à un point tel que, et pour appuyer un commentaire ici déposé par Grillon, le théâtre lui-même s’en était emparé avec, notamment, une pièce de Florent Carton, dit Dancourt, Les Trois cousines, vaudeville qui se terminait par ces vers :
“Venez à l’île de Cythère
En pèlerinage avec nous
Jeune fille n’en revient guère
Ou sans amant ou sans époux”.
L’époque de Watteau ? La Régence de Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV décédé en 1715 et dont le successeur, Louis XV - son arrière-petit-fils, alors âgé de 5 ans -, était alors trop jeune pour régner.
L’époque de Watteau ? Un temps où nobles et riches bourgeois aiment rien tant que s’amuser et offrir des fêtes dans les parcs de leurs propriétés aux confins de Paris
: Versailles, Saint Cloud, Sceaux ...
Et c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Dans un large paysage vaporeux encadré comme une scène de théâtre - (le théâtre, par parenthèses, constituant avec
la fête galante les deux thèmes de prédilection de l’artiste) - : à gauche, l’à-pic d’un rocher, à droite de luxuriantes frondaisons et la statue d’Aphrodite, Watteau a placé, en plans
successifs, richement vêtus d’habits aux teintes à la fois chaudes et chatoyantes, plusieurs couples dans différentes poses traduisant le mouvement : sur un léger surplomb, à l’avant-plan, un
premier, assis sous le regard de la déesse, converse amoureusement, un autre se relève et un troisième s’apprête à descendre vers l’embarcation à peine visible au pied du rocher en contre-bas,
alors que déjà, d’autres couples s’en approchent, tandis que d’autres encore sont sur le point de monter à son bord.
Et à l’arrière-plan de cette composition finalement très décentrée, un paysage brumeux, mystérieux mais relativement lumineux.
Je sais pertinemment bien - et Pierre Rosenberg dans la notice qu’il rédige pour cette oeuvre dans son Dictionnaire amoureux (pp. 899-903) le rappelle
judicieusement -, qu’il y a près de 40 ans que les historiens exégètes, à la suite d’un article très remarqué de l’ancien directeur de la National Gallery de Londres, Michael Levey, ne
parviennent toujours pas à se mettre d’accord : Watteau a-t-il peint un départ, joyeux, pour Cythère ? Ou un retour, empreint de mélancolie ? Mais est-ce vraiment là l’essentiel ?
Certes, égyptologue de formation, et grand amateur d’art quel qu’il soit, mais nullement spécialiste de Watteau, ce qui me touche ici, c’est la virtuosité
avec laquelle un artiste a pu traduire toutes les palpitations, toutes les fluctuations du sentiment amoureux; et peu me chaut de savoir si c’est avant de s’embarquer pour l’île grecque ou après
y avoir connu d’intimes moments.
Je serais toutefois tenté d’être en parfait accord avec Rodin quand il estime qu’il s’agit ici de la transposition poétique et picturale du thème de la
jeune femme, hésitante, malgré les tendres sollicitations de son amoureux; puis consentante, mais regardant encore en arrière avant de se décider à embarquer. Et à mes yeux, ces trois couples sur
le petit monticule de l’avant-plan seraient ainsi une sorte de démultiplication d’un seul et même, à trois états successifs de la réflexion féminine ...
Et la copie autographe ? Et L’Embarquement pour Cythère du musée de Berlin ? Car c’est de là que nous étions partis quand Louvre-passion, le concepteur de
ce blog, sur une mienne proposition de rédiger une note là-dessus me retourna la demande.
Watteau, en effet, un an après avoir réalisé la toile actuellement au Louvre, en peignit une seconde, vendue par la suite à Frédéric II de Prusse.
Les deux reproductions insérées dans ce modeste article sont pour moi suffisamment éloquentes. Et je ne m’attarderai point sur les différences de
couleurs : nous savons tous que plusieurs paramètres, sur le Net, sont susceptibles d’intervenir pour nous en fausser la perception.
L’idéal serait de se rendre et à Paris, et à Berlin ...
En attendant, je me contenterai - au risque, peut-être, de choquer les spécialistes que d’aucuns, ici, sont, de toute évidence -, de simplement faire remarquer
que l’oeuvre de Berlin est plus achevée, plus complète, plus détaillée : comparez, entre autres, les deux Aphrodite, ou les deux embarcations. Plus technique aussi, peut-être, plus élaborée, plus
construite : la verticalité du tronc d’arbre, pour ne citer qu’un détail, est ici parallèle à celle de la mâture de la barque. Pour être tout à fait honnête et ne rien celer, j’ajouterai que j’ai
lu ici ou là que cette technique plus maîtrisée enlevait tout élan juvénile à l’oeuvre : cet élan juvénile qu’aurait donc possédé Watteau un an auparavant et qu’il aurait si rapidement perdu
?
A vous, lecteurs de faire votre choix ... si tant est qu’il le faille.
Bonne semaine !
Je n'aurais qu'une chose à dire... à quand la suite?
C'était une bonne idée de confronter ces deux tableaux, et avec Richard Lejeune, j'ai continué sur mon blogue, parce que nous avons beaucoup ( trop ) clavardé ! Merci à vous Louvre-passion !
Le tapuscrit, en effet, est de mise maintenant, mais le mot existe depuis plusieurs décennies, avant l'apparition d'internet , j'avais eu la surprise de le voir écrit dans des catalogues de musées il y un bon moment déjà.
En effet, et comme dit dans l'article, la différence entre les couleurs est frappante, même avec les aléas de la diffusion par le net....(peut-être un petit "nettoyage" du second tableau, comme on a vu faire en direct au musée de Glasgow)
Euh... ch'tite question pour une buse, je ne me souviens plus avoir lu chez toi ce qu'était un tableau de réception... (marrant d'ailleurs que ce soit un des rares qui ait été exonéré (si je puis dire) de censure..
Bises Atalmont, merci pour l'info sur le bouquin, je note et surtout à toute (hé, hé)
Bonjour,dans les années 70,j'ai travaillée avec un proffesseur d'histoire(une personne d'un certain age) et il devait faire une etude sur justement les 2 tableaux de watteau car les anglais étaient pas d'accord avec la france et apres avoir etudiez ,pris des notes , il a demontrer que c'est 2 tableaux differents l'embarquement et le debarquementpour cythere, dommage qu'a l'époque j'avais 20ans j'ai pas garder son nom,mais il m'avait dit vous verrez notre travail au louvre ,voilà ce que je peux rajouter.
Merci pour cette précision sur cette étude.
Etudiante en histoire de l'art et travaillant en ce moment sur ces deux tableaux, c'est en faisant des recherches sur la version de Berlin que je suis tombée sur votre blog (mais je ne sais pas si vous verrais ce commentaire, j'arrive avec 4 ans de retard ^^).
Je me permet de faire une petite précision et d'apporter la théorie de Christian Michel, dans Le célèbre Watteau, qui pense que la version de Berlin serait plutôt antérieure à celle du Louvre :
"Tous les commentateurs sont d'accord sur un point : la version de Berlin serait postérieure à celle de Paris. Watteau, après quatre rappels à l'ordre de l'Académie, se serait décidé et aurait peint très rapidement son tableau, avec une couche picturale très légère ; puis à la demande de Jean de Jullienne en aurait exécuté une seconde version, beaucoup plus empâtée, en augmentant le nombre des figures en en insérant certaines de façons assez arbitraire dans sa composition. Dans la version de Berlin, les disproportions, c'est-à-dire les erreurs de perspective, sont très flagrantes : je pense notamment au couple à l'arrière-plan à droite et aux deux couples qui figurent dans la nef à gauche. [...] S'il est normal que le tableau peint pour l'Académie soit plus soigné, il est cependant curieux q'une réplique postérieure comprenne des fautes absentes de la première version. [...] j'aurais tendance à penser qu'il s'agit d'une premièr eversion que Watteau a décidé de recommencer rapidement, en supprimant les couples disproportionnés, en ajoutant des nus masculins (les nautoniers) afin d'en faire un tableau qui comprenne le signes traditionnels de la peinture d'histoire. C'est la première version, incorrecte en termes académiques, qui aurait été vendue à Jean de Jullienne. La seconde version (celle du Louvre) aurait pu être peinte d'autant plus rapidement et donc avec une touche d'autant plus légère, que les recherches sur la composition et les figures avaient déjà été faites."
Je trouve cette théorie très intéressante et probable.
Enfin, je voudrais aussi parler de la statue de Vénus dans la version du Louvre : il ne s'agit pas d'une sculpture qui serait moins achevée ou détaillée que celle de Berlin, mais c'est en réalité une statue "terme" : ce mot vient du dieu Terminus que les romains représentaient en buste sur une borne, pour signaler les entrées dans des territoires. Du coup, peut-être que le terme de la déesse Vénus signalerait que les couples sont sur son territoire, et ainsi, sur l'île de Cythère... Après, de savoir s'ils s'en vont ou s'ils arrivent, c'est une autre question ^^
Eh bien oui j'ai vu votre commentaire puisque je garde un oeil sur le blog bien que j'ai arrêté de publier. Je suis d'ailleurs étonner de constater dans la zone d'administration qu'il y ait toujours autant de passages.
En tout état de cause merci pour ce savant commentaire qui fait écho à un article tout aussi savant. Affirmation que je fais sans complexe puisque ce n'est pas moi qui l'avais écrit mais R. Lejeune qui anime le talentueux "Egyptomusée" lequel est toujours en activité.